Regrets atomiques (intention recta)

Dans un monde en guerre, il n'y a plus de place pour la nature, sinon celle sauvage des hommes.

Les plaines et les animaux s'effacent devant les tanks et les hélicoptères, les tentes d'aide humanitaire, et les familles expulsées. Dans ce monde pulvérisé par les conflits, la boue recouvre tout. Nous sommes en 1999, la guerre a éclaté au Kosovo.

« Certains campent dans la boue, dans de grandes tentes vertes à la chaleur étouffante, écrasées par de lourds nuages noirs déversant leur flot de rancœur. D’autres dorment dans de tristes gymnases loin de leur pays en ruines. Tous me tendent un regard incertain. Après 19 jours de bombardement, des milliers de réfugiés kosovars vivotent côte à côte, sans intimité, dans des camps sommaires installés derrière la piscine municipale de Tirana. C’est un monde étrangement hors du temps où les enfants manquent de sommeil, où les vieillards marmonnent d’incompréhensibles phrases, où le ballet des Black Hawk de l’armée américaine vous rappelle que vous venez d’entrer dans un monde en guerre.

 

Le Kosovo, région située entre l’Albanie à l'ouest, la Macédoine au sud, et la Serbie au nord, est apparu à nos yeux lors de la guerre de 1999 comme le carrefour des conflits ethniques et religieux dans les Balkans. Une guerre singulièrement proche pour tous ceux qui assistaient depuis leur poste de télévision à l’exode de ces milliers d’enfants et de femmes aux visages étrangement familiers. La région du Kosovo, à majorité Albanaise, fut longtemps au centre des ambitions de grandeur nationale Serbe, qui rêvait de la création d’une Grande Serbie regroupant toutes les populations serbes des Balkans. Le Kosovo devait être le cœur historique de la nation. Jamais, à l’époque, une guerre n’avait suscité autant d’analyses, de commentaires, de prises de position de la part de journalistes, d’intellectuels et de politiques.

 

Aujourd’hui, avec le recul, on peut admettre que le rôle des envoyés spéciaux, en première ligne de la bataille de l’information, a souvent été le moteur, l’otage et la victime de la lutte pour le monopole de la vérité. D’une vérité. Mais quelle vérité ? Une guerre peut-elle être juste comme le souhaite la doctrine ? Peut-on justifier les morts et les vies brisées au nom du principe de l’autorité publique ? Et que devrions-nous faire pour que celle-ci devienne moralement acceptable ? Invoquer l’intention recta* ? Croire aux voeux pieux d’hommes dont le but ultime serait de faire triompher le bien commun ?

 

Il faut savoir terminer une guerre. Il faut savoir aussi en prendre la mesure. Le 13 avril 1999, trois semaines après le déclenchement de l’opération Allied Force, dix jours après les premières frappes de l’OTAN visant le centre de Belgrade, nous atterrissions en Albanie à bord d’un Transall de l’armée française. Quatre heures de vol auront suffi à nous transporter aux portes de ce nouveau conflit. Au terme du ronronnement puissant des moteurs, la porte arrière s’ouvre sur le vol des hélicoptères de l’US Navy, surgis de nuages menaçants ce monde en ébullition. J’en ai le souffle coupé. Il doit s’agir d’une scène de film, il ne peut en être autrement. Sur ma gauche, la noria de véhicules de l’armée américaine s’active à décharger le contenu meurtrier de monstrueux Boeing, à ma droite les Transall des forces alliées attendent leur autorisation de décoller, plus loin encore des chariots élévateurs transportent des sacs de denrées alimentaires. Face à nous, au centre de cette cocotte-minute, des enfants assis sur un tertre boueux regardent l’incroyable spectacle. C’est donc ça, une guerre. Un cortège de puissances effroyables, une énergie dévastatrice aux objectifs variables selon les humeurs d’une humanité bouffie d’orgueil et de préjugés.

 

Le sol est spongieux, gorgé de cette eau froide qui noie par alternance le camp où se sont installées les familles Albanaises du Kosovo. Il fait chaud pourtant, étouffant même. Beaucoup essayent de trouver le sommeil à l’abri de grandes tentes vertes. Elles fleurissent un peu partout dans les champs dominés par le plongeoir de la piscine municipale de Tirana. Plus loin, j’aperçois les manèges d’une ancienne fête foraine. Surréaliste. C’est étrange, il y a peu de bruits, pas de cris, aucun hurlement. Ces gens nous suivent seulement du regard. Je perçois l’attente en eux. La tristesse souvent, mais aussi l’envie de vivre pour revenir là-bas, dans ce pays en ruine qui était le leur, avant. Seule note d'espoir, le soleil illumine parfois les linges multicolores tendus aux tentes réunies comme des îlots.


Les enfants affichent un air grave, celui de l’innocence brûlée, partie en cendre dans les maisons de leurs villages. Des vies prises en otage d’un conflit opposant les forces Serbes aux bombardiers de l’OTAN et aux guérilleros indépendantistes Albanais. Je sens le poids du silence de ces vieillards immobiles qui suivent mes pas d’un œil vide. Je photographie leur vie arrêtée.


Le gymnase ne vaut guère mieux. Il y fait aussi chaud que dans les tentes et aussi sombre. L’écho que font chacun de leurs simples gestes rend assourdissantes leurs existences. Il y a là ce bébé qui hurle sous ce panier de basket. Ce grand-père qui tient la main de son petit-fils, ces jumeaux qui cherchent un sommeil qui les fuit, cet enfant qui lit un funeste journal. Il y a le bruit de cet obturateur qui avale une lumière fuyante.

 

Des corps allongés sur des lits de fortune. Des formes incertaines qui me font froid dans le dos. Voilà le sort de ces réfugiés jetés sur les routes et qui occupent l’arrière de leurs camions, ultimes demeures au goût sucré d’hier. C’est un monde d’improvisation qui se fige sur ma pellicule. Un monde fragile où les femmes ne cessent de faire la lessive comme pour laver cet affront, nos erreurs. On se doit d’effacer cette tache indélébile. Au moins essayons. J’espère comme elles que l’on pourra retrouver cette blancheur originelle.

 

Nettoyer et rincer cette crasse. Il faut une volonté hors norme pour continuer à aimer malgré la souffrance endurée. J’admire leur force. Cette abnégation à vivre. Il leur faut de l’ingéniosité, à ces réfugiés, pour continuer à croire en des lendemains meilleurs, pour dresser cette ligne de tuyaux installée en travers des camions et des tentes. Pour puiser cette eau glacée pour se laver, boire et cuisiner. On ôte les bottes pour ne pas salir ce qui ne l’est pas encore. Dans cette tente obscure, je me penche vers cette vieille dame assise sur des matelas inventés. Son regard me hante : sourit-elle ? Que va-t-elle devenir une fois que je me serai évanoui ? Une éternité argentée couchée sur du papier glacé ? Un centième de seconde essentiel à nos vies. Et elle, que gardera-t-elle de notre rencontre improbable ? Probablement un vague souvenir.

 

Rroftë uçk !

 

Il faut du temps pour parcourir un pays plongé dans le chaos. Dépassé Tirana et l’autoroute qui s’achève sur un pylône à haute tension, je découvre des terres figées dans l’histoire d’une Union Soviétique au souvenir omniprésent. Partout les casemates de l’armée albanaise défigurent des champs où poussent les carcasses rouillées de Lada abandonnées. Parfois des hélicoptères transpercent un air pesant. On croise aussi des militaires Albanais à la tenue rustique qui tranche avec ces Américains engoncés dans des équipements high-tech ostentatoires. C’est aussi ça, la guerre. Des gadgets puérils pour des post-ados boutonneux.


C’est à Kolonjë que je rencontre ce fils d’un réfugié Kosovar. Il posera fièrement avec ce casque lourd qu’il a trouvé dans un bâtiment militaire transformé en camp d'infortune. Derrière lui et ses amis, un slogan en faveur de l’uçk, l’armée de libération du Kosovo. Nous sommes dans un petit village de paysans entre Durrës et Vlorë, à 20 kilomètres de la côte sud. Ce jeune garçon est arrivé avec sa famille il y a deux semaines, et depuis il patauge dans la boue avec le regard porté vers sa terre natale. Il voudrait prendre les armes, se battre aux côtés de cette armée de libération nationale, verser le sang. Je ne doute pas qu’il le fera, un jour, plus tard. Peut-être lors de la contre épuration ethnique qui verra la découverte de ces quatorze cadavres de paysans serbes à dix kilomètres au sud de Pristina et la faillite de la force internationale ( KFOR ) assistant, impuissante, à la vengeance des réfugiés Kosovars contre la minorité Serbe. Je l’imagine, cette victime de la guerre, devenant -peut-être- le bourreau d’autres enfants comme lui ; mais aujourd’hui, il patauge couvert d’écorchures, son casque lourd de l’armée albanaise engoncé sur sa tête. Et il sourit. A moi, à cet appareil braqué sur lui, à ce monde qui l’observe. Aux promesses de l’histoire et à ses réelles motivations. A sa guerre juste et à ses propagandes. Comme lui et son sourire juvénile, je ne peux savoir quel est mon rôle exact dans cette infime portion de notre histoire. Je la vis, c’est tout. Puisque personne n’a tort ou raison. Alors j’en conserve les précieux souvenirs dans des images mariant le noir, le blanc et une infinité de gris. Et j’adresse, avec elles, mes regrets atomiques. »

 

 

 

 

                                                                                                                  Florian Launette

 

 

 

*la guerre juste

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