Quand tu regardes dans l'abîme...

L'enfer de la drogue chez les sans-abris à Washington,DC

« Il y a vingt-trois ans, j’entrais en photographie. Je découvrais Washington DC, et j’étais ensorcelé – car il a dû s’agir d’un sortilège, mais comment ne pas l’avoir été ?

 

Washington est plus qu’une ville. Elle est un souffre-douleur. Le lieu de naissance d’une nation où se mêlent dans le sang et la drogue les espoirs et les rêves de tout un peuple. Mais surtout, elle est le symbole de la démocratie pour des millions d’Américains. Les habitants de ce pays croient au caractère unique de cette cité, puisqu’elle est la vitrine de la dernière véritable superpuissance pour le reste de notre petite planète.

Comme beaucoup, j’ai été séduit par ses larges avenues, ses parcs, ses monuments, enivré que j’étais par ses pôles de pouvoirs aux attraits magnétiques. Bien sûr, la Maison Blanche, le Congrès (Capitol) qui règne sur la colline de Jenkins, le Lincoln Memorial, le Mall, le Pentagone…

 

Je m’égarais dans les banlieues superbes : Chevy Chase, Bethesda et Silver Spring. Dans mon monde ouaté qui ne connaissait pas la douleur, je me laissais aller avec plaisir à tous les délices, sans prendre vraiment conscience de mes avantages. Georgetown était le repaire des jeunes étudiants bon chic que j’étais alors. Je partais jogger dans Rock Creek Park par de beaux matins printaniers et je ne cessais d’admirer les forêts du Maryland s’ornant sous mes yeux de ses plus beaux verts, roses, jaunes, à seulement deux longues foulées du « downtown » tumultueux de la capitale Américaine.

 

J’usais et j’abusais de ce qui m’était offert. Et quoi de plus normal ? J’étais si jeune et je mettais volontiers de côté les faits les plus évidents, ne donnant pas grande audience aux indices les plus flagrants.

 

Je vivais dans un ghetto blanc.

 

Un monde superficiel où jamais je ne m’interrogeais vraiment sur le pourquoi de toutes ces sirènes qui déchiraient la nuit dans un chaos de sons et de lumières…Car on «n’entend» plus les sirènes après un mois passé à Washington, tout comme on ne lit plus les histoires sordides qu’on survole, chaque matin, dans la section Metro du Post. Pourtant, je percevais la fureur gronder à ma porte et tout doucement je prenais conscience d’un monde à part. D’un monde de violence et de folie qui flotte, là, tout près…

 

Tout autour de moi, une population d’Américains se désintégraient au Crack et à l’héroïne. Des gens normaux, comme vous et moi, se retrouvaient précipités dans une situation extra-normale. Dans une spirale où étaient intimement liés l’échec, la morosité, le désespoir, l’alcool, la drogue, la violence et le sexe. Il est une idée reçue de penser qu’on naît clochard. C’est faux. A Washington, il y avait bon nombre de vétérans, de mères et de pères dévorés par les effets conjugués de l’inflation, de la récession et du chômage. Les années Reagan et Bush avaient jeté un nombre indécent de personnes de la population ouvrière américaine dans les rues. Des gens bien, croyez-moi. Comprenez seulement que nos plaisirs élémentaires, logiques à nos yeux, ont le même goût pour eux que nos visions d’îles paradisiaques à l’autre bout de la terre.

 

Trente trois. Trente trois pour cent des sans-abri Américains étaient des débiles mentaux légers. L’Amérique pouvait envoyer un singe dans l’espace mais elle manquait cruellement de structures pour accueillir ses concitoyens et les soigner. C’est ainsi que j’ai rencontré Paul Deitrich : dans un centre appelé la Gospel Mission, qui aidait les clochards à se sortir de la rue et de la drogue. Qui essayait, du moins.

Paul était un homme remarquable, brisé par l’alcool et la disparition de sa femme. Il était intelligent, doté d’un humour ravageur, corrosif. Il était courageux aussi, triste souvent, mon ami pour toujours. Il a disparu comme il est entré dans ma vie : discrètement, sans un mot, dévoré par les ombres. Je n’ai pas su le protéger.

Paul m’a fait découvrir un monde renversé. Il a été mon guide, mon initiateur. Il m’a montré l’envers du miroir. Celui où règne le grand Dieu Pan. A son contact, j’ai senti l’odeur du souffre, le souffle rauque de la Bête, celle qui est tapie dans les ténèbres prête à égorger de pauvres loups. J’ai découvert la drogue, celle qui tue, celle qui vous fait vous évanouir dans un murmure, celle qui détruit le corps et l’âme, celle qui vous fait exploser la tête. Celle-là même qui vous donne envie de vous l’arracher, de plonger vos doigts au plus profond de vos entrailles. Pour exalter vos plus sombres désirs. Pour tout cela, je le remercie. Il m’a rendu bien plus vivant que je ne l’étais. Il m’a ressuscité, moi qui me croyais déjà mort.

 

Pendant longtemps, j’ai arpenté le ventre bas de la ville. J’ai connu tous les endroits sordides où le crack circulait. J’ai dormi avec eux, ce peuple de la rue, parmi les rats. La ville en grouillait à cette époque, surtout à Lafayette Park, en face de la Maison Blanche où dormait alors Bill Clinton. Lui, il ne savait peut-être pas que cinquante femmes et hommes survivaient chaque nuit face à la statue de Lafayette. Je n’avais pas peur, je me croyais intouchable. Alors j’ai photographié, encore et encore. Une obsession photographique. Une orgie d’images. Je développais des négatifs au cœur de la nuit dans un labo obscur, dont moi seul avait la clé. Je ne pouvais plus reculer, d’ailleurs je n’ai jamais su le faire. Comment aurais-je pu ? Paul était mon guide. Il connaissait Cerbère et les arrières rues de Washington n’étaient pas un endroit de damnation éternelle pour lui, mais plutôt un royaume où toutes les pauvres âmes étaient retenues comme des ombres sans force ni sentiment. J’étais pour eux la présence inopportune d'un passé à jamais aboli et qui, avec mes images noires et blanches, leur redonnait amèrement vie, l’espace d’un instant, pour une éternité argentée couchée sur papier.

 

Je n’avais conscience de rien puisque je n’avais nulle conscience réelle jusqu’à ce dernier soir qui marqua la fin de ces longs mois d’errance. La fin d’une spirale infernale. Celle qui marque la limite à ne plus franchir.

Je connaissais Rock pour l’avoir rencontré et photographié à maintes reprises. Il me faisait un peu peur avec ses gestes parfois désordonnés et son sourire carnassier. Ce soir là, j’y suis allé seul, dans le squat. Paul ne pouvait -ne voulait- pas m’accompagner.

 

La bouche béante de l’entrée du squat me susurrait de me laisser avaler. Je sentais les flocons de neige tourbillonner dans une valse lente et se poser doucement sur mes cheveux fins. La neige recouvrait de son manteau immaculé cette vie comateuse. Je suis entré dans ce trou noir qui me fixait et recrachait l’humidité pourrie de ses entrailles. Délicieuse promesse. Rock m’éclairait avec des bougies que je lui avais donné. C’était étrange comme le monde vacillait avec cette flamme si tenue. Nous avons traversé la pièce encombrée de hardes, de vagues souvenirs d’une vie antérieure. Nous sommes montés à l’étage, Branda nous attendait dans sa prison obscure. J’ai aidé à déplacer la porte, ses gonds avaient depuis longtemps sauté. A l’intérieur, c’était le chaos. Monticule de vêtements, taches sombres de moisissures, matelas ouvert et jeté à même le sol. L’endroit sentait l’urine, acre, tenace. Ils semblaient tellement chez eux. Ils avaient mis des cartons aux fenêtres. Le plafond, le miroir étoilé, la cheminée, tout inspirait la misère. J’ai parsemé d’autres bougies dans la pièce pour mieux éclairer ce lieu sordide, comprenez : j’avais des images à faire.

 

J’ai tendu la bouteille d’eau quand il me l’a demandé. Machinalement. Elle est nécessaire au mélange. Sur une étagère à la peinture écaillée, au milieu des bougies à la lumière trop jaune, Rock a ramassé deux seringues. Voici les armes du crime. L’aiguille et la cuillère. Il les a exposées, comme des trophées modernes. Branda a rapproché le fond découpé d’une canette de bière. Les petits sachets blancs apparaissaient puis disparaissaient à la faveur des ténèbres qui avançaient sournoisement. Dope et eau, diluées puis unies pour fondre dans les artères. Cuisine primitive. Il a plongé l’aiguille affamée dans ses veines, pompant son sang pour abreuver le poison. Je sais qu’il se concentrait pour ne pas rater sa prise. J’ai armé mon appareil. J’étais prêt. Elle et Lui se sont affairés sur le cadavre de leur humanité. Il a libéré son sang dans cette coupelle, accouplant dans l’abomination sa vie et l’héroïne. La drogue est inceste. Puis revoilà Rock le terrible. Il a replongé sa seringue armée dans son bras tendu, redemandant son extase et déversant son flot de poison dans ses veines. Je photographie ce corps musclé, ses tendons bouillonnants, ses gestes saccadés, son visage transformé. Il exulte, il coasse. L’aiguille se nourrit de lui, je la sentais d’humeur cannibale. L’adrénaline frappait mes tempes, labourait ma peau, si mince, si fragile. Rock crachait sa bile sur le mur d’en face, tapotait à nouveau la seringue, auscultait le Démon.

 

Il offrait encore et encore son bras en sacrifice. Elle, cette vieille femme noire à la peau ridée ne cessait de placer, déplacer les objets inutiles de son univers explosé. Elle touchait son ventre, ses cuisses, cette triste peau. Lorsque Rock en a fini avec la drogue et qu’il lorgne vers Branda de son souffle court, je sais que j’arrive à la phase que je détesterai pour le restant de ma vie. La phase qui me rendra physiquement malade pendant des années... Ils grognent : ce ne sont pas des mots. Lui, il plonge et replonge dans cette charogne vive. Ils sont nus, il lui offre son corps électrique, cet affront à la vie, ils font ce qui les arrangent, ils me relèguent aux Enfers.

 

Moi, je ne peux m’empêcher de regarder leur spectacle de débauche. Voici l’avènement de l’homme poubelle, celui qui, agité de spasmes, se contorsionne dans une jouissance brutale, et pulvérise la damnée qui gît en lui. Elle hurle. Je ne pourrai jamais rien faire de plus. Je me vomis.

 

J’ai mis quinze ans à sortir de ce squat pourri d’un quartier sordide de Washington. En fait, quelques fois, je crois qu’une partie de moi n’en est jamais sortie.

 

J’ai publié plusieurs articles aux Etats-Unis sur le phénomène de la drogue et des sans-abri à Washington. Le premier s’intitulait « Un tribu pour les sans-abri » et le second « Beaucoup trop de secrets ». La majorité de ceux que j’ai connus à cette époque ont disparu subitement, brutalement, désespérément. Paul, Jeffrey, Raymond, Katie et tellement d’autres... J’ai participé à plusieurs opérations de sensibilisation avec la National Coalition for the Homeless . Mes images ont fait le tour des Etats-Unis avec celles de deux autres photographes mais je n’ai jamais su si une seule d’entre elles a pu apporter une quelconque aide aux pauvres hères que j’ai photographié. Je pense que je ne le saurai jamais et je le regrette. Infiniment.

 

Il y a des fantômes qui vous hantent, d’autres qui vous nourrissent. Beaucoup d'entre eux ne me quitteront pas. Nietzsche a écrit : « Quand tu regardes dans l’abîme, l’abîme regarde aussi en toi ». Il n’est pas plus juste terreur.»

 

                                                                                                                                                                         

                                                                                                                                             Florian Launette

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