Pluie de larmes sur Madrid

 

Frappées au petit matin, des vies pulvérisées par le terrorisme et le fanatisme. Le 11 mars 2004, dans quatre trains Madrilènes, dix bombes explosent. La violence est inouÏe et l'horreur porte un nom : Al Quaïda.

Le 11 mars 2004, à 7h37 du matin, le terrorisme frappe de plein fouet l’Espagne. 

 

Dix bombes explosent à Madrid et dans sa proche banlieue à bord de quatre trains. Le bilan est effroyable, plus de 190 morts et près de 1900 blessés. C'est le pire carnage commis en Espagne et l’un des plus meurtriers en Europe occidentale. Les attentats susciteront une réaction sans précédent : le lendemain, un Espagnol sur quatre descendra dans la rue pour la manifestation la plus massive de l'histoire du pays, rassemblant plus de onze millions de personnes contre le terrorisme et bouleversant le cours des élections législatives. Le 14 mars, en dépit de sondages défavorables, le socialiste José Luis Zapatero remporte les élections législatives. Retour en images sur cet événement historique vécu par un reporter-photographe de La Provence.

 

Jeudi 11 mars 2004, alors en vacances, la radio m’apprend l’effroyable horreur : Madrid vient d’être frappée par le terrorisme. Les informations sont encore confuses, les chiffres incertains, on évoque trop vite l’ETA. Le téléphone sonne rapidement, la décision a été prise par le Directeur de la Rédaction du journal d’envoyer deux envoyés spéciaux à Madrid. Hervé Vaudoit, grand reporter, apportera sa solide expérience et sa talentueuse plume, pour ma part j’essayerai de reporter au mieux des faits qui se dérouleront devant nous. Pour « expliquer » au mieux un événement de cet envergure, il est essentiel pour deux journalistes de former une équipe soudée et complémentaire. J’ai eu la chance de partager avec Hervé des reportages difficiles, comme le conflit du Kosovo, et la confiance entre nous est totale, nous partageons les mêmes convictions et notre conception du métier de journaliste est rigoureusement identique. 

 

Très vite, le temps jouera contre nous. Prendre un avion, atterrir dans la capitale Espagnole, rassembler les premières informations essentielles à la localisation de notre reportage semblent durer une éternité. 

 

A 15h00, sept heures après les attentats, nous posons le pied sur le sol Espagnol. Il faut agir alors avec précision et célérité, effectuer toujours les bons choix. Les informations contraires fusent : les bombes ont explosé dans la gare centrale, le métro est fermé, les routes totalement embouteillées, la ville partiellement fermée. Comment être sûr de la pertinence de ces informations souvent parcellaires ? La montre tourne, une décision doit être prise. Il faut comprendre les impératifs de la presse quotidienne. Reporter d’un événement aussi important que les attentats Madrilènes demande de constituer une analyse qui ne peut être qu’aboutie, fouillée, recoupée. Cela demande de recueillir des témoignages, de se rendre au plus près des lieux du reportage et ce, malgré toutes les interdictions policières, les périmètres de sécurité. De trouver ensuite un lieu propice à la « maturation » de l’article qui sera imprimé dans votre journal, tout cela en tenant compte des délais inhérents au processus de fabrication d’un quotidien comme La Provence.

 

La bonne décision donc : ce sera le métro, à 15h30, il recommence à circuler. Nous nous engouffrons dans une rame, en pensant aux malheureuses victimes qui, comme nous, ont effectué ce simple geste. Direction Atocha, la gare de Madrid. Les rames sont vides, l’ambiance surréaliste, l’atmosphère étrangement calme. Le panneau d’information du métro nous indique que la station d’Atocha est fermée, logique, nous descendrons à la suivante. 

 

A 16H00, nous rejoignons la surface, le temps est lourd, notre souffle court. Il faut rapidement s’orienter, pas facile dans des rues désertées. La chance nous guide un peu, beaucoup. Le premier signe que nous sommes dans la bonne direction apparaît sous la forme d’un camion de télévision. Très vite, sous nos pas pressés, à l’angle d’une rue, la gare apparaît. Forme écrasée, silencieuse, immaculée. En rangs serrés, des journalistes se tiennent droit, le visage sombre, un micro à la main. Derrière eux, pas un signe d’un quelconque attentat. Pas de poussière, pas d’agitation, pas de bruits. L’ambiance est surréaliste. Il nous faut nous approcher, dépasser les cordons de sécurité, se faire oublier pour comprendre ce qu’il s’est passé. Afin d'éviter les policiers placés en faction devant les entrées de la gare d’Atocha, nous longeons à grands pas ses murs d’enceintes. De hautes grilles nous barrent l’accès. On décèle une porte qui donne sur une petite cour où sont garées quelques voitures. Sans hésitation,sans un mot, nous nous dirigeons vers elle. La chance nous sourit, la porte n’est pas fermée. Nous sommes maintenant dans la gare. En contrebas, nous pouvons apercevoir les voies ferrées. L’endroit est étrangement silencieux. Nous décidons de nous diriger vers l’intérieur d’Atocha. Les seules informations dont nous disposons à cet instant font état d’explosions au cœur de la gare. Très vite, nous sommes ramenés à la raison, s’approcher plus près ne sera pas une chose aisée. La police quadrille le périmètre. Qu’importe, tant que personne ne se soucie de nous, nous continuerons à avancer. Mais voilà, un policier nous a repéré et nous interpelle. Notre espagnol est volontairement misérable et le policier ne comprend pas comment nous avons pu pénétrer dans la gare. Nous lui disons la vérité : nous sommes journalistes et Français. Nous sommes venus pour reporter des attentats. Il nous écoute, tranquille, étrangement calme, il semble ému par ce qu’il a vu. Hervé l’interroge un peu, du mieux qu’il peut. Il nous apprendra que d’autres trains ont été touchés, plus loin, à quelques centaines de mètres et nous raccompagne jusqu’à la sortie sans dire un mot de plus. A nouveau, nous pressons le pas, les indications du policier nous seront précieuses, grâce à lui nous arrivons sur les lieux du second attentat. Un tableau abominable se dresse devant nous, implacable. Un train éventré par la déflagration des bombes a été stoppé net par la force des explosions. Les cordons de sécurité et la présence de policiers nous empêchent d’avancer une nouvelle fois. Il nous faut contourner les problèmes, improviser, nous approcher pour témoigner, expliquer, raconter.

 

A 17h00, je fais mes premières photographies. Je grimpe sur un rebord de béton pour saisir avec mon 300 mm le théâtre des événements. C’est insuffisant. Je suis bien trop loin pour traduire la force réelle de l’horreur qui s’étale devant moi. Nous décidons de poursuivre en contournant les grands bâtiments qui nous empêchent de prendre la vraie mesure de cette horreur métallique. Encore et toujours des grilles, des portes aux digicodes hermétiques protégeant des accès précieux. Nous patientons, à l’affût d’une opportunité. Un homme arrive d’un pas décidé, compose son code et ouvre un précieux sésame : nous le suivons sans hésiter. Désormais, nous sommes à l’intérieur de l’immeuble qui surplombe les voies ferrées. Direction les ascenseurs et les étages les plus hauts. Nous touchons au but. Au septième étage, la famille Ortiz accepte de nous ouvrir leur porte. Ils souhaitent témoigner. Hervé peut commencer son interview et comprendre le déroulement des événements, moi je me place à leur fenêtre et je découvre l’ampleur du malheur. En bas, c’est le chaos. Une pure vision d’horreur. Les pompiers ont tendu des couvertures pour essayer de masquer les corps déchiquetés des voyageurs. Les voies ferrées sont jonchées de vêtements, de sacs. Sur le ballast, à côté du train déformé, j’aperçois les restes d’une poussette pliante. Un frisson glacial parcourt ma colonne vertébrale, mes yeux me piquent, je dois conserver mon calme. Pour comprendre, pour réfléchir, pour analyser cet instant tragique, pour faire mon métier de journaliste. Il faut que je fasse des photos. Mon appareil pèse une tonne entre mes mains. Tout est trop lourd, l’air est trop sec, mon cœur trop rapide. Il faut que je photographie l’apocalypse. Alors je fais ce que je sais faire, je fais ce que je suis. Mon œil balaie la scène : les sauveteurs sortent les corps des victimes au rythme effrayant d’un par minute. Ils les alignent les uns à côté des autres. Unis dans la mort par l’anonymat de grands sacs noirs. J’en compte plus d’une trentaine. Je suis pris de vertige mais je continue: je photographie le Samu local qui a dressé un poste médical sous de grandes tentes oranges. Plus loin, le ballet sonore des ambulances et des convois funèbres donnent le tournis. Il y a tant à raconter, tant à photographier que rien ne pourrait traduire réellement l’horreur de ces attentats. Hervé le sait en me regardant. Le 11 mars 2004 ne pourra plus être pour nous un jour ordinaire. Pour ceux qui pensent que les journalistes restent insensibles face à la somme de malheur qu’ils retranscrivent, je tiens à faire savoir qu’il nous est impossible de ne pas être touchés par la souffrance des autres, par leurs cris, leurs larmes, leur détresse. Qu’il s’agisse d’attentats mais aussi d’un accident de la circulation, de l’incendie de leur maison, de la perte de leurs proches, de leurs revendications, nous vivons profondément, intensément les tragédies auxquelles nous assistons. Si cela vous touche, cela nous touche. Et vos histoires restent toujours ancrées au plus profond de nous. C’est un simple fait, mais votre vie nous passionne. Votre quotidien est notre quotidien.

 

Le lendemain, le monde a changé. Hervé écrira ce jour là : « il pleut des larmes sur Madrid ». Combien c’était vrai. Un ciel sombre chargé de pluie pèse de tout son poids sur le cœur des Espagnols et Madrilènes. L’histoire est en cours. Notre journée s’est partagée entre le parc des expositions où des taxis blancs emmènent dans une noria incessante les familles des victimes. C’est là que sont placés les cercueils des martyrs des quadruples attentats. Nous souffrons en silence, avec eux. Hervé recueille des témoignages, patiemment, encore, toujours. Il réconforte comme il le peut ces familles déchirées. Je photographie en souffrance. Nous quittons ces lieux chargés de cris, de larmes, de questions sans réponses, sans plus un mot. 

 

La piste de l’ETA semble s’éloigner. L’organisation séparatiste a démenti toute implication dans les attentats. L’ombre d’Al Quaïda se profile à l’ horizon. Trop de coïncidences, la date -symbolique- nous renvoie au 11 septembre. Dans la capitale, des voix commencent à s’élever. Des voix qui demandent des comptes au gouvernement Aznar. Le soir, nous assistons à une révolution électorale qui se met en marche. Une nouvelle fois, nous devons faire vite. Le peuple espagnol et Madrid se lèvent pour crier leur indignation après les attentats meurtriers. Nous sommes noyés dans une foule immense, dans une mer de parapluies. Ils nous faut jouer des coudes, le métro est arrêté, saturé par le flux des manifestants. Nous sommes pris au piège au milieu d'un torrent de corps. De nouveau, Il nous faut faire des choix car le temps presse, il est déjà tard. On parle de deux millions de Madrilènes dans les rues, du jamais vu. Il nous faudra raconter la force d’une démocratie en marche, la volonté d’hommes et de femmes avides de réponses, leur combat pour une vie juste et équitable. Il nous faut nous élever et Hervé m’aide à escalader les grilles d’un bâtiment: de la corniche glissante d’un immeuble, je peux photographier cet océan de parapluies. J’ai peu de temps, la ville est paralysée, se déplacer nécessite une force de titan. Je jongle entre les objectifs. Je cadre, je compose, la technique doit prévaloir, le cœur aussi, surtout, toujours. Je me régule, je sais que la photographie est chronophage. Je saisis encore quelques instantanés d’une histoire en marche. Vota ! semble hurler une affiche. A contre cœur, je quitte mon perchoir et la place de Colon pour rejoindre Hervé. 

 

Il ne cesse de noircir les pages de son carnet. Il est 21h00, nous rejoindrons en courant notre hôtel situé à quelques kilomètres du cœur de la manifestation. Il nous faut transmettre notre reportage à la rédaction. C’est essentiel.

 

Le lendemain, le porte parole d’Al Quaïda a revendiqué les quatre attentats monstrueux du jeudi 11 mars. L’organisation terroriste internationale « voulait punir l’Espagne » et la politique pro-américaine de José Maria Aznar. Pour nous, c’est un tournant politique. Les législatives se tiendront le lendemain et l’entêtement d’Aznar à dénoncer l’ETA peut coûter les élections à son parti. Nous décidons de nous rendre au siège du PSOE, donné perdant par tous les observateurs politiques. Avec Hervé, nous pensons le contraire, c’est pourquoi nous décidons de «couvrir» le vote du candidat José Luis Rodriguez Zapatero. Notre choix s’avérera le bon. Zapatero gagnera les élections. En rentrant du PSOE, nous apprenons que des manifestants se rassemblent devant le siège du Parti Populaire d’Aznar. La colère monte. Nous prenons un taxi et nous rendons à la manifestation. Tout va trop vite. Des Madrilènes hurlent devant des policiers casqués leur désir « de connaître la vérité avant de voter ». Ce peuple revendique sa liberté, son indépendance politique. Photographier devient facile, la force du message est tellement fort, tellement limpide. Cadrer et composer ne fait que renforcer la quintessence de l’événement. Grand angle, téléobjectif, pas de flash, tout devient évident, je n’ai pas assez de carte. Les giga octets s’empilent dans mon boîtier. 

 

Au quatrième jour de notre reportage, nous assistons au vote de José Luis Rodriguez Zapatero dans une petite école de la banlieue de Madrid. Nous sommes venus très tôt, pour prendre place. Nous avons fait le bon choix, senti correctement la volonté du peuple Espagnol. Aznar est défait pour avoir voulu tromper ses concitoyens, le Parti Socialiste Espagnol remporte les élections prouvant au passage qu’il ne faut jamais se fier aux sondages… Mais à quel prix ? 199 personnes ont trouvé la mort dans quatre trains éventrés par la haine aveugle de bouchers. 1900 personnes seront blessées et resteront marquées à vie par le sceau indélébile d’une idéologie ignoble. 29 individus seront jugés pour des actes impardonnables. Nous en gardons un souvenir fort, violent, poignant. En nous rendant à Madrid, nous avons souhaité témoigner pour ne pas oublier. Pour vous, pour nous. Pour eux. C'est le fondement même du journalisme.

 

 

 

 

                                                                                                                  Florian Launette