Mémoire Engloutie

Depuis la mer, Marseille est couronnée d'un chapelet d'îles. Les silhouettes découpées et blanches de Planier, Riou, Maïre, et le Frioul se dressent au-dessus des flots. Par beau temps, elles sont la promesse d'un retour prochain au port. Mais lorsque l'air se transforme en purée de pois et que le mistral soulève ses lames à l'assaut des navires, la cité phocéenne semble cernée d'une herse tranchante. Autour des îles, les eaux sont constellées d’îlots invisibles et de hauts-fonds coupants. Ne passe pas qui veut. A leurs pieds gisent des carcasses de navires fantômes et d'avions aux ailes brisées. Les îles de Marseille sont porte d'entrée et forteresse, gardiennes de la ville depuis plus de 2600 ans.

   Un livre d'histoire

Depuis que l'homme navigue, la mer a conservé en son sein les navires perdus et engloutis. Elle les couvre d'un voile de sable, les habille d'éponges et de gorgones, et ouvre leurs cales aux poulpes et aux poissons. Nos fonds marins sont comme un livre d'histoire dont les pages s'écrivent au fil de nos découvertes. Et c'est ici, à Marseille, que tout a commencé.

Dans la première moitié du XXe siècle, des pêcheurs remontèrent dans leurs filets des amphores antiques. Alertée, l'équipe de la Calypso, commandée par Jacques-Yves Cousteau, se rendit au pied du Grand Congloué, dans l'archipel de Riou, pour percer ce mystère. Equipés d'une des toutes premières caméras sous-marines (nous étions en 1952), les « hommes-grenouilles » filmèrent leur incroyable découverte : deux bateaux antiques chargés de milliers d'amphores et de pièces de vaisselle campanienne datant du IIe siècle avant Jésus-Christ. La toute première campagne d'archéologie sous-marine venait d'avoir lieu. Dorénavant, grâce à la plongée sous-marine et aux techniques modernes, la mer allait pouvoir livrer quelques-uns de ses plus beau secrets.

 

    La Mecque de l'archéologie sous-marine

« Une épave, c'est avant tout l'histoire d'un naufrage, d'une fin tragique » commente Laurent Védrine, conservateur du musée d'Histoire de Marseille, « mais lorsqu'on la découvre des siècles, voire des millénaires plus tard, elle nous raconte beaucoup de choses : elle nous parle d'une époque, de commerce, de production, de géopolitique... ».

 

Le drame, le navire perdu, devient alors un marqueur du temps, le porteur unique d'un morceau de notre histoire. Et quelle histoire ! Marseille est presque née de la mer, il y a 2 600 ans, lorsque des Phocéens accostèrent dans les Calanques et fondèrent Massalia. Depuis, nos fonds marins sont parsemés de navires de toutes les époques. « La plus ancienne épave que nous connaissons date du VIe siècle avant Jesus-Christ, et la plus récente a coulé au début des années 1970 » précise Laurent Védrine. Entre les deux, 26 siècles ce sont écoulés, et près de 300 épaves reposent maintenant sous la surface. 

À ce jour, une trentaine d'épaves antiques ont été répertoriées, ainsi que des navires de commerce et de pêche, des bateaux et des avions abattus lors de la Seconde Guerre Mondiale, et quelques monuments de notre histoire, comme le P-38 d'Antoine de Saint-Exupéry ou le Grand Saint-Antoine, ce trois mâts qui apporta la peste à Marseille en 1720. «  Il y a peu d'équivalent sur les mers du globe d'une telle concentration et d'une telle diversité d'épaves qui couvrent plus de 2600 ans. Marseille est la Mecque de l'archéologie sous-marine », s'enthousiasme Laurent Védrine.

 

    L'histoire à portée de palmes

Si la région marseillaise compte autant d'épaves, c'est grâce à la présence de hauts-fonds à proximité de la ville et à une histoire portuaire importante, et ce, dès l'Antiquité. « C'est aussi parce qu'on connaît bien nos fonds sous-marins. Les recherches sont favorisées par la présence du DRASM (Direction des Recherches Archéologiques Sous-Marines) à Marseille. Mais il y a surtout de très nombreux plongeurs ici, ce qui multiplie les chances de découvrir des épaves » explique le conservateur du musée d'Histoire de Marseille.

60 ans après les premières fouilles qui marquèrent la naissance de l'archéologie sous-marine, observer une épave sous l'eau n'est plus réservé aux pionniers de la discipline. C'est même une activité prisée des plongeurs, dans le monde entier. Pour Eric Bacci, plongeur professionnel, « il y a ceux qui veulent découvrir une épave pour avoir une première expérience, et puis des amateurs, qui sont de véritables passionnés. Ils recherchent une ambiance un peu magique, l'aspect grisant et mystérieux de visiter un bateau sous l'eau, et l'idée de trouver quelque chose que l'autre n'aura pas découvert ». « On se sent comme des chasseurs de trésors, c'est ça qui nous motive » s'amuse Jean-Max Mazier, membre du GRASM, un club de plongée marseillais chargé de réaliser des fouilles archéologiques sous-marine.

 

    La quête de notre mémoire engloutie

L'engouement pour la plongée sur épave est tel que certains pays immergent volontairement des navires et des avions pour créer de toutes pièces des sites de plongée et favoriser le développement d'une activité touristique. C'est le cas par exemple des Etats-Unis et de Malte, pour qui la pratique est courante depuis de nombreuses années. Ainsi, en 2006, on estimait que le porte-avions USS Oriskani coulé par la Floride dans le Golfe du Mexique rapportait au comté 72 millions d'Euros par an.

 

En 2002, l'idée a traversé la tête des marseillais, qui se proposaient de couler le porte-avions Le Clémenceau dans la rade. Mais le projet avait été abandonné, notamment pour une question de coût liée à la dépollution du bâtiment. La création d'un tel site de plongée aurait certainement apporté un rayonnement nouveau à la région marseillaise, qui accueille plus de 100 000 plongeurs par an.

Pourtant, nos fonds marins disposent déjà d'un incroyable patrimoine historique immergé, mais souvent méconnu. Autour de Marseille, une quinzaine d'épaves de toutes époques sont accessibles aux plongeurs, certaines dès le niveau 1, dans les 20 premiers mètres de profondeur. Et toutes ont quelque chose d'unique à nous raconter. « Etre à l'intérieur d'une épave sous l'eau est une sensation extraordinaire, raconte Eric Bacci. C'est une aventure. On va à la découverte d'un bateau ou d'un avion, on va voir ce qu'il en reste. On pense à ce qu'il était, à ce qu'il faisait, à quoi il ressemblait, aux gens qui étaient à bord... on laisse jouer notre imagination. Ce n'est plus une simple plongée, c'est une histoire qui se dévoile ». Et Jean-Max Mazier de rappeler : « nous avons ici un patrimoine unique et extraordinaire, j'espère que les gens en ont conscience. Il faut le préserver : pour nous, pour nos enfants, et pour les générations à venir. Ce sont nos racines ». 

 

 

 

Mégane Chêne