J'ai un cancer du sein. Et après

 

Lorsqu’en octobre 2004, le Professeur Pascal Bonnier m’a proposé de partager son rêve de réaliser un livre de vie recueillant les témoignages de femmes affrontant leur cancer du sein, j’ai immédiatement dit oui. 

 

 

Oui à ce magnifique rêve qui m’était offert de donner l’espoir. Oui à ce vertigineux challenge. Oui à la formidable opportunité qui m’était proposé de rendre hommage à toutes ces femmes courageuses qui sont nos mères, nos compagnes, nos sœurs, nos proches. Et puis très vite, la raison m’a rattrapé : serais-je à la hauteur de leurs incroyables existences ? Comment pourrais-je, moi, petit bonhomme, traduire la force incommensurable de ces vies dressées devant mes yeux ? Et puis il a fallu avancer, comme elles, pour affronter mes doutes, mes interrogations, mes limites. Il a fallu placer un cadre. C’est la structure fondatrice de toute photographie. Et il est impossible d’y échapper : il faut penser le cadre comme une fenêtre par laquelle le monde nous est donné à regarder.

 

Ce cadre, il devait être le même pour toutes, par souci de justesse, d’égalité, d’honnêteté. Un fond neutre, deux éclairages, le plus souvent une seule optique dont l’angle de vision se rapproche au plus près de l’œil humain. Pour ne pas se dérober, pour faire face. Aucun artifice, pas de coiffeuse, ni de maquilleuse, pas de costumière. Je leur demandais de « venir habillées de leur quotidien ». Pour ne garder que l’essentiel, finalement. Tout le reste devait être improvisé, créé, décelé, ressenti. Dans la bulle intemporelle du studio, nous nous sommes découverts, apprivoisés et appréciés. A corps perdus, elles ont mis leurs vies en apesanteur pour offrir leur féminité, leur intimité, leur combat à l’œil cyclopéen du grossier individu qu’est l’appareil photographique. Nos rencontres, nos histoires ne pouvaient être dénuées de sincérité et de vérité. Il a fallu alors se confronter, se réconforter, partager nos vies, nos sourires, nos souffrances, échanger, s’oublier pour se découvrir, s’aimer aussi, un peu, beaucoup. Tout cela dans un seul et unique but : révéler la force de leur personnalité, sans compromis, sans tricher.

 

Vous voulez savoir ? Je n’ai pas vu les cicatrices. Je n’ai pas vu de seins enlevés, de corps abîmés. Je vous mentirais en vous disant le contraire parce que mon esprit, mon œil ne voyait rien de tout cela. Sans doute parce qu’il était subjugué par leur aura, leur féminité, la délicatesse de leurs mains, de leurs épaules, de l’étincelle vive dans leur regard et par la vie qui déborde intensément d’elles. J’ai été le témoin privilégié de ce que l’âme humaine fait de mieux quand elle affronte les flots déchaînés. Elle se révèle dans toute son intelligence et sa volonté, ses pensées et son cœur. Elle métamorphose le corps pour le rendre lumineux.

 

Aujourd’hui, je dois bien l’avouer, j’ai eu peur. J’ai été terrifié de ne pas être juste, exact ou assez fort pour peindre le portrait de ces femmes belles, courageuses, brillantes, touchantes, émouvantes, fières et tellement femmes finalement. Elles m’ont reconstruit, je leur dois tant. Ne vous y trompez pas, il ne s’agit pas ici d’une démarche photographique mais bien de rédemption. J’ai exposé mes ténèbres, elles m’ont donné leur lumière. Aux questions qu’elles me posaient sur mon désir de capter leurs regards, je répondais invariablement sur mon besoin urgent et vital de leur rendre hommage. De leur dire merci. Merci d’être là à nos côtés, merci de nous pardonner à nous, pauvres fous, nos erreurs, nos silences et de ne pas les aimer suffisamment. Merci pour leurs sourires et la force qu’elles nous donnent. Merci de nous permettre d’assister à leur magnificence lorsqu’elle crée la vie. Merci de m’avoir fait père . Je n’aurais jamais assez de mots pour leur avouer mon admiration. Je tenais à leur dire, je tiens à vous le dire.

 

Ce livre est une promesse. Un présent. Un abri quand les tumultes grondent à votre porte. Regardez-le, tournez ses pages. Nous l’avons voulu pour vous et pour toutes les femmes, afin de vous accompagner chaque jour dans votre vie, dans votre combat. Ce livre c’est le votre, ses images ne sont que le reflet de votre générosité. La traduction visuelle de votre odyssée. La promesse d’un avenir.

 

Il y a vingt-trois ans, dans un quartier pauvre de Washington DC, je suis tombé nez à nez avec une inscription qui n’a eu de cesse de me hanter depuis. Sur un mur de briques rouges, on pouvait lire un appel anonyme peint en lettres blanches. Il demandait : « Peut-on recycler la douleur ?» Pendant longtemps je n’ai pas eu de réponse à cette question. Aujourd’hui, grâce à vous, je sais que cela est possible. Non seulement on le peut mais on le doit.

 


                                                                                                                                                                  Florian Launette