Longyearbyen

 

Au-delà du cercle polaire, tout près du cœur de l’Arctique, règne une étendue désertique, isolée, bordée de roches aussi tranchantes que des rasoirs. Dans cet univers hallucinant, barré de quelques montagnes veinées par des gisements de charbon, les habitants de Longyearbyen survivent à une nature qui s’est aliénée le temps et l’espace. Devant leurs yeux hagards, pendant quatre terribles mois, la lumière se dilate à l’infini jusqu’à sombrer dans l’obscurité totale.  C’est un monde de l’extrême qui frôle la folie. Un royaume où les ténèbres dévorent avec un appétit féroce l’esprit éclairé des hommes. Un royaume à l'immensité indifférente, aux 126 nuits consécutives de froides noirceurs. Bienvenue à Longyearbyen, terre glacée du Svalbard.

 

 

On ne vient pas par hasard à Longyearbyen. On y vient forcément pour y trouver quelque chose. La nuit ou le jour. Les ténèbres ou la lumière. Il n’y a pas vraiment de demi-mesure ici. Vous êtes en territoire hostile, à seulement 900 kilomètres d’un pôle de plus en plus magnétique. Si vous êtes là c’est parce que vous avez été aimanté ou déboussolé. Probablement en exil. Ne perdez pas le nord, levez la tête : il est devant vous, quelque part derrière ces montagnes qui vous encerclent. Ne gardez pas vos forces, jetez-les, elles ne vous serviront à rien. Et puis, vous le savez, votre voyage n’est plus qu’un aller simple.  Il en a toujours été ainsi. Une balade chaotique parsemée de quelques haltes heureuses. J’imagine le sentiment qui a dû parcourir John Munroe Longyear lorsqu’il a découvert cette nature sauvage. Ce frisson électrique qui a dû remonter son épine dorsale pour finir par se loger dans cette boite crânienne trop exigüe.  Lui qui, au terme d’une banale croisière, a décidé de fonder une communauté d’extraterrestres. C’était en 1906. Et ces mineurs venus d’Europe ont inauguré un nouveau mode de vie, partagé entre la lumière et l’obscurité permanente. Chassant la clarté quand bien même elle nous nourrit. Ils ont accepté de vivre entre enfer et paradis, d’être les témoins privilégiés d’une lutte incessante entre l’aurore et le couchant. C’est un courage au-delà de mes forces, moi qui crains de me perdre chaque nuit et qui ne cesse de la chercher chaque jour. J’admire leur abnégation, cette folie certaine. Cette sourde obstination. 

 

De voir les baraquements en bois multicolores alignés face aux mâchoires du Nordenskjöld ne me rassure pas. Leur triste alignement me conforte dans mes sombres pensées. Longyearbyen construite au fin fond de l'Adventfjorden, au sud de l'Isfjorden et au cœur de la vallée Longyeardalen est née d’une hérésie collective ; d’un pari absurde tenu par des hommes machiavéliques, heureux d’attirer des pèlerins venus toucher du doigt la ville la plus septentrionale du monde. Une ville d’hommes qui cherche à séduire femmes et enfants. 

Pour rendre plus agréable ses ruelles poussiéreuses jonchées l’été des cadavres métalliques de motoneiges abandonnés à la va-vite. Comme si la neige avait fondu trop vite aux premiers rayons d’un soleil revenu en grâce après avoir été jugé et banni. C’est un monde en apesanteur dont les acteurs ne sont, finalement, que des mannequins de cire, exposés dans des vitrines sans tain qui renvoient sans cesse votre image désolante. Il y a de la tristesse dans le flanc de cette montagne pelée. Ces croix blanches sont là pour vous la rappeler. Elles balisent le souvenir d’une fièvre espagnole assassine. Le mal est à vos pieds, prisonnier de ce permafrost fragile. Je suis tenté de m’allonger sur ce sol carnivore. Il est vertigineux de penser à ce virus meurtrier qui ne cherche qu’à refaire surface ; et il y a quelque chose de surprenant à faire se côtoyer cet assassin silencieux et ce sarcophage de béton, posé plus loin,  où des hommes habiles enterrent dans un lieu sécurisé des graines de toutes les cultures vivrières de la planète pour  préserver notre diversité génétique. Comme si des ténèbres pouvait naître la lumière. Ou l’espoir.

 

C’est toute l’ambiguïté de Longyearbyen. Le lieu prête à la confusion. Il ne me faut pas quitter ce soleil omniprésent puisque, finalement, j’ai opté pour son royaume de lumière.  Je suis déréglé, mon horloge tourne trop vite, j’écarquille mes paupières pour absorber sa lumineuse existence. Je marche, je grimpe, je gratte un univers immobile qui tourne pourtant à une vitesse sidérante. Et aucune étoile pour me repérer. Je parcours un peu ces quatre mois incessants d’une lumière vive, parfois étouffée par la jalousie d’une brume mystérieuse. J’évite l'humanité, je leur préfère des animaux indolents. 

 

Je glisse sur des glaciers dont les hommes mesurent sans cesse l’état de santé. Ils parlent de réchauffement, je constate notre déclin sur cette terre informe et vide. Ce chaos organisé, ces pierres jetées aux pieds de montagnes noires. Ce lourd silence, un repos mérité.

 

Il y a de la perversion dans ce lieu. Elle s’immisce tout autour des baraques de mineurs disparus. Elle se traduit sous la forme d’une brume insidieuse, collante, qui ondule au gré de vents mystérieux. Ses mouvements incessants sabordent mes plans d’évasion. Prenez garde aux forces qui régissent Longyearbyen. Ne planifiez pas votre retour parmi les vivants ou cette ville vous retiendra prisonnier sans mot dire puisque je suis maudit. Si vous rêvez de sortir de ses sortilèges, armez-vous de patience. Il m’aura fallu attendre trois jours pour m’envoler vers d’autres cieux et oublier cette perverse somnolence.