Cabo de Hornos !

 

Du Cap Horn, Francisco Coloane, écrivain chilien, écrit : "Les cotes occidentales de la Terre de feu s'égrennent en une multitude d'îles, entre lesquelles serpentent de mysterieux canaux qui vont se perdre au bout du monde, là-bas, à la sepulture du Diable. Les marins prétendent qu'à un mille de ce tragique promontoire témoin de l'incessant duel que se livrent au Cap Horn les deux plus grands océans, le Diable veille au fond des eaux, harnaché de chaînes et de fers qui grincent épouvantablement les nuits de tempête, quand les flots montent à l'assaut des ombres ".

 

Pendant longtemps, je n’ai pas su expliquer cette incroyable histoire. Je ne trouvais pas les mots appropriés pour raconter un impossible récit. Je n'ai malheureusement pas la plume de Coloane pour traduire l`indicible atmosphère qui s'était emparée de notre âme. Mais laissez-moi essayer et à défaut de vous conter la légende d'un mythe, je souhaite aujourd’hui vous raconter l'histoire de treize hommes et femmes embarqués sur une goélette au nom prometteur de Victory.

 

Les voici, mes amis du bout du monde : un chef d'orchestre d'Atlanta, un capitaine de police de Portland, un pasteur de Santiago, une femme de marin et ses enfants Tahitien d'origine Bretonne, un Capitaine Californien barrant pour la dernière fois son bateau, un équipage Chilien aux étranges surnoms : Zorro, Lagartija, Tito. Nous voici embarqués tous ensemble avec des parcours aussi différents qu'hétéroclites. Des désirs parfois semblables et pourtant tellement différents. Tendus par une guerre qui gronde quelque part à l'autre bout de notre monde. 


Français, Américains, Chiliens. Si loin, si proches. Si l'aventure du Horn ne se raconte pas, elle se vit car elle transforme à jamais tous ceux qu'elle touche. Ce grave rocher noir ancré dans deux océans à la rage sourde ne quittera plus notre mémoire car son sceau indélébile a marqué chacun de ces hommes, de ces femmes, de ces adolescents. Désormais, nous porterons la marque du Horn. Malgré nos différences de nationalité, de religions, d'opinions politiques, de catégorie sociale, de rêves et de secrets et au terme d’un voyage particulier, chacun emportera avec soi un peu de l'autre. Avec timidité, parfois un peu d'incompréhension, nous nous sommes découverts au milieu de moments simples, de silences, de vents, de pluie. Nous avons échangé au travers de sourires, de brefs hochements de têtes, de gestes esquissés bien plus que nous ne l'aurions cru. Et quand bien même je ne saurais dire si le Cap Horn nous a vraiment rendu meilleurs, je sais que ces belles rencontres - insolites, mystérieuses, sublimes pour leur beauté - nous aurons appris beaucoup plus sur ceux que nous appelions êtres humains. Placés face au sublime, à la force d’éléments incontrôlables, à de grands tourments, aux doux baisers de la pluie, à un vent moqueur qui fut tantôt notre ennemi, tantôt notre allié, nous avons appris - je le crois - à être plus humbles, heureux de vivre confrontés à une nature jamais condescendante face aux êtres fragiles que nous avons été au milieu d'un chef d'oeuvre qui nous aura tous dépassé. 


Nous avons été placés aux premières loges d'un magistral opéra joué devant nos yeux ébahis par une force si puissante, si unique, si imposante que nous ne pouvions qu'en rester muets. Je ne sais dire si mes mots traduisent ces grands moments de pur bonheur.  Comment vous décrire ces épaulards venus saluer notre quête effrénée ? Comment vous expliquer nos rires d'enfants à la vue de ces dauphins jouant et bondissant dans l'écume du Victory dans le canal Beagle ? Comment vous faire ressentir le poids de mon corps collé à la proue du bateau, les cheveux caressés par le vent, mes yeux émerveillés du vol d'albatros se dérobant de la portée de ma main ? Comment expliquer mon coeur si serré devant ces glaciers - phares incandescents- balisant les eaux du canal de Murray ? Comment souffler des vents de 35 noeuds, créer des creux sombres et tentants, la brume, la cordillère de Darwin, la terre de feu, ces îles calmes perdues à deux pas d'un océan impitoyable ? Comment vous dire cette envie furieuse de se retrouver perdu, trempé, battu, fouetté par des éléments déchaînés ? Une main tendue sur un cordage pour ne pas sombrer ? 

 

Imaginez un peu ce tableau : quelques hommes -éphémères- ballottés par la vie, pliant sous le joug de dieux courroucés, s'arrimant au pont d'un bateau têtu naviguant sur des chevaux d'écumes vers le Diable ! Nos vies en parenthèses. Vous l'aurez compris, c'est entendu, nous étions là pour nous faire corriger. J'étais venu chercher ma rédemption, des réponses à mes questions, la paix après ma guerre. J'en suis ressorti le coeur apaisé. Je ne sais pas si le Diable veille au fond de l'océan au pied de cet ogre qu'est le Cap Horn. Je ne veux pas le savoir car j'ai beaucoup trop peur de lui.  J'ai tellement regardé dans ses abîmes qu’elles ont forcément emportés un peu de moi. Aujourd’hui je l'avoue : ces fantômes ne me quitteront jamais puisqu’ils sont une part de ma vie. 

 

La veille de notre conquête, juste avant que nous nous lancions à l'assaut de la sépulture du Diable, un homme est mort. 

 

Durant la tempête de cette nuit funeste, pendant que les flots montaient à l'assaut des ombres, Albert Van Sekelenburg, un touriste hollandais de 60 ans, s'est perdu en mer. Le Diable l'a pris. Il est passé par-dessus le bord du navire Russe qui l'emmenait à Ushuaïa, à un mille de ce sinistre rocher. Désormais, il repose au coeur du Horn bercé par la complainte des marins perdus au pied de ce tragique promontoire... Je vous le dis, je ne sais pas si le Diable existe mais dans la tempête de cette nuit là, j'ai cru entendre le grincement des fers et des chaînes... 

 

Sara Vial a écrit sur une pierre dressée au Cap Horn : "Je suis l'albatros qui vous attend à la fin du monde, je suis l'ami oublié des marins morts qui ont navigué au Cap Horn depuis les mers du globe. Mais ils ne sont pas morts dans la furie des vagues, aujourd'hui ils volent sur mes ailes vers l'éternité portés par le vent de la dernière crevasse de l'Antarctique." 


Etait-ce la pluie ou des larmes qui ont mouillé nos yeux quand nous nous sommes présentés devant la mâchoire du Horn ? Maintenant que nos âmes se révélaient face à sa gueule béante et que nous étions à sa merci, nous laisserait-il l'approcher ? Est-ce que la vie d'un homme suffirait-elle à satisfaire notre vanité ? Je l'espérais ardemment, porté par le pacte que j'avais secrètement passé avec lui, à l'insu de tous, dans l'obscurité de la nuit, isolé des murmures par le souffle glacial du vent d' ouest . 

 

Comprenez bien cela : nous étions treize à bord et il fallait bien un judas. Alors, au matin du sixième jour, guidé par ma foi et mes promesses, j'ai tutoyé Neptune et craché au vent. Et c'est dans ce souffle qui giflait mes joues et piquait mes yeux que je suis devenu un Cap Hornier. 

 


                                                                      

                                                                                                                                                     Florian Launette

                                                                                                                                                     Punta Arenas, Chili, 16 mars 2003.

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